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Midi Libre Alger

Entretien avec Geneviève Chauvel, romancière et historienne
« Il n’y a pas de tabous en islam »
2 Février 2008

Auparavant, dans un précédent roman intitulé ‘’La Madone du désert’’, Geneviève Chauvel avait raconté la naissance de l’Irak, premier Etat arabe de l’histoire moderne. Sous l’influence d’une femme anglaise hors du commun, Gertrude Bell avait compris l’âme arabe. Elle s’est rendue compte que l’Histoire n’est pas suffisante pour comprendre un peuple. Et pour les Arabes en particulier, il faut connaître l’Islam, la base de sa culture. Son imaginaire a surfé sur l’exégèse et la genèse, le contexte dans lequel le Prophète  et ses compagnons ont pu répandre la nouvelle religion. Qui était sa femme préférée, sa bien-aimée, Aïcha, qui fut sa compagne bien-aimée pendant les dix années de Médine et qui a défendu son Message pendant les quarante-sept ans où elle lui a survécu ? Pour ce roman, nous avons tâté le pouls de la Mosquée de Paris : Elle n’a pas franchi les lignes rouges, nous dit M. Djelloul Seddiki, un des hommes clés de Dallil Boubakeur, recteur de la Mosquée. Toutes les scènes décrites sont référencées et, en tant que chrétienne, elle constitue un vrai pont entre nos deux religions. M. Sedekki, directeur de l’institut de théologie de la Grande Mosquée de Paris, a préfacé le roman de Mme Geneviève Chauvel.

Le Midi Libre : Quelles ont été vos motivations pour l’élaboration de ce courageux travail ?

Geneviève Chauvel : Bien sûr, vous vous demandez comment, et surtout pourquoi, une Occidentale chrétienne a eu l’idée de s’intéresser à un personnage comme Aïcha, l’épouse du Prophète . De se plonger dans les débuts de l’Islam. Je pense, aujourd’hui, que c’était écrit. Mektoub, comme vous dites en arabe.
Je suis née à Fréjus, j’ai passé près de trois ans en Syrie, au bord de l’Euphrate, et j’ai grandi à Alger. Toute mon enfance et mon adolescence ont été baignées par la juxtaposition des deux cultures. L’Orient et l’Occident se mélangeaient chaque jour sous mes yeux et à mes oreilles. Dans les paysages du bled et dans les rues d’Alger. Mes études de droit, je les ai faites à la Faculté d’Alger, au-dessus du tunnel des Facultés, au-dessus de l’Otomatic.
J’ai quitté cette ville en 1961 quand j’ai épousé un journaliste du Figaro, Jean François Chauvel, qui couvrait les «événements», comme on disait. Et je suis arrivée à Paris, bien décidée à oublier l’Algérie, mon passé….
Mais, voyez-vous, le destin est sournois. Je découvrais à mes dépens, que mon grand reporter de mari était un spécialiste du monde arabe, et comme ce monde était très perturbé, il s’en allait, très souvent, vers des pays du Proche-Orient qui m’étaient étrangers. Je n’aimais pas cette solitude. Un jour, il m’a emmenée avec lui. J’ai découvert le Liban, la Syrie, et surtout l’Arabie, autour de Riyadh, Djeddah, les bédouins, le désert, des Arabes qui ne ressemblaient pas aux Algériens, et j’ai commencé à m’intéresser à l’Histoire du peuple arabe.
Pour voyager avec mon mari, je suis devenue photographe et mes photos illustraient ses articles, avant d’être publiées dans divers magazines par l’agence Gamma, puis Sygma. J’ai rencontré tous les chefs d’Etat arabes de l’époque, le roi Fayçal d’Arabie, le roi Hussein de Jordanie, les présidents Saddate, Hafez el Assad, Amine Gemayel, le prince cheikh Zayed d’Abou Dabi, et aussi Kadafi quand il a pris le pouvoir en Libye. Je les ai tous photographiés, interviewés. Un jour, riche de tous ces voyages et de ces rencontres, j’ai voulu écrire, et ce fut «Saladin, rassembleur de l’Islam». Je remontais aux Croisades pour mettre en scène la première confrontation entre l’Orient et l’Occident. Islam contre chrétienté.

Pourquoi avez-vous opté pour la forme romanesque pour raconter l’histoire de Aïcha, la bien-aimée du Prophète  ?

Les livres sur l’Islam sont nombreux, et souvent hermétiques pour les non-initiés. La forme romanesque touche un plus grand public qui aime découvrir l’Histoire avec ses faits quotidiens. Et la naissance de l’Islam fut une grande aventure humaine, celle du Prophète qui restait un homme, et celle de ces premiers compagnons qui ont cru en lui et l’ont suivi contre vents et marées. La vie quotidienne de ces premiers musulmans dans une Arabie où vivaient déjà des communautés chrétiennes et des tribus juives.

Certains passages paraissent choquants. Comment les présentez-vous au lecteur algérien ?

Votre question m’étonne. A la différence de la religion chrétienne, l’Islam n’a jamais considéré le sexe comme un tabou. Seriez-vous soudain influencé par l’hypocrisie judéo-chrétienne ? Comment pouvez-vous être choqué par mes scènes d’amour qui n’ont rien de provocant ? Certains éditeurs ont refusé ce manuscrit en le considérant comme un roman rose, trop gentillet pour ce genre de scènes.
N’oubliez pas que le Prophète disait : «Dieu a fait que j’aime les femmes et les parfums… et la prière me rafraîchit les yeux !» Il disait aussi que l’amour est un don de Dieu à l’homme et que cet acte est une façon de lui rendre grâce.
En écrivant ce livre, j’ai découvert que le Prophète a été une sorte de révolutionnaire pour les femmes. Il leur a donné un statut qu’elles n’avaient pas dans leurs tribus bédouines. Elles n’étaient rien qu’une marchandise, quand on ne les noyait pas à la naissance. Le Prophète leur a attribué des droits, celui de recevoir une instruction, le droit au savoir, celui d’hériter de leurs parents, celui d’avoir un travail et de gérer leurs biens, celui de recevoir une compensation du mari en cas de divorce. Et celui d’être bien traitées par le conjoint. Lui-même s’est emporté contre les hommes qui usaient de violence. «Comment pouvez-vous traiter vos femmes comme des ennemis sur le champ de bataille, et les mettre ensuite dans vos lits ?» Il a dit aussi : «Le meilleur des hommes est celui qui est bon avec sa femme.» Il a dit aussi : «Le paradis est sous les pieds des mères.»
Une autre question se pose souvent au sujet du Prophète. Le nombre de ses femmes. Encore une fois, à son époque les hommes prenaient les femmes et les répudiaient autant de fois qu’ils voulaient. Mohamed a limité le nombre à quatre épouses et imposé l’équité absolue. Si cette dernière ne peut être respectée, il conseillait une seule épouse afin de bien la traiter. Lui-même s’est permis jusqu’à dix épouses parce que Dieu, par la voix de l’Archange Gabriel le lui permettait. Il était le Messager et avait droit à certains privilèges de chef d’Etat pour sceller des alliances de tribus et agrandir la Umma.

Promise au Prophète à l’âge de 6 ans est une vérité qui peut choquer également. Voulez-vous nous mettre dans l’ambiance du contexte historique ?

Il ne faut pas oublier que nous sommes au VIIe siècle. Dans ces tribus du désert, les filles qui n’étaient pas noyées à la naissance, étaient promises dès le berceau, parfois, pour des alliances matrimoniales fructueuses. Aïcha devient la fiancée du Prophète quand elle a six ans et attendra sa puberté pour l’épouser. Si vous regardez ce qui se passait en Europe à la même époque, ce n’est pas très différent. Les filles étaient mariées très vite après leur puberté. Au Moyen Age, il est courant de voir des filles de douze ans épouser des hommes de trente ou quarante ans, voire plus, et d’être enceintes aussitôt. En Occident, la puberté est plus tardive qu’en Orient. Le cas de Aïcha n’est pas exceptionnel, compte tenu des mœurs et coutumes de l’époque. Nous ne pouvons juger avec notre mentalité d’aujourd’hui ce qui se passait, il y a quinze siècles.

Quel a été le rôle de Aïcha avant et après sa mort ?

Après Khadidja, et à des degrés différents, Aïcha a été la femme la plus importante dans la vie du Prophète. Une femme enfant qu’il a éduquée dans tous les domaines, dont il a façonné l’esprit, qu’il a formée à tous ses désirs. Le rêve secret de tout homme, non ? Il avait une telle confiance en elle qu’il répondait : «Va voir Aïcha, elle est la moitié de la religion» quand on lui posait une question sur le dogme et qu’il n’avait pas le temps de répondre.
Elle a eu l’immense privilège d’être présente quand l’Archange Gabriel venait faire une révélation. De toutes les épouses, elle fut la seule.
Au moment de l’affaire du collier, elle a été calomniée par beaucoup de monde dans l’entourage du Prophète, et en particulier par Ali. Le Prophète en a beaucoup souffert, au plus intime de son être. Avec les années, il a eu des coups de cœur, comme avec Zeinab, la femme de son fils adoptif, ou Maria la Copte qui lui a donné un fils, mais il revenait toujours à Aïcha avec un sentiment très particulier. Et c’est chez elle, qu’il a tenu à vivre ses derniers jours, ses derniers instants. Aïcha répétait souvent : «J’ai bu son dernier souffle».
Elle se sent dépositaire de son Message et au cours des années qui vont suivre, elle rappellera la vérité de l’interprétation du Coran par le Prophète lui-même dont elle fut l’élève très privilégiée.
Il y aura le terrible épisode de la «bataille du chameau» où elle s’est laissée convaincre de diriger une armée destinée à venger la mort du calife Uthman. Elle finira par affronter l’armée d’Ali au nord de Bassorah. Quinze mille hommes seront tués et le seul reproche qu’on lui fait est d’avoir violé le verset du Coran qui lui imposait de rester dans sa maison en temps que veuve du Prophète.
Lorsqu’elle revient à Médine, elle s’impose une pénitence sévère, jeûne, prière, isolement, et surtout l’étude de la religion. Elle deviendra une grande savante et laissera 2.210 hadiths. Grande experte en exégèse coranique, jurisprudence féminine, elle a formé les grands maîtres comme Abou Horeira, et a créé la première école coranique près de la mosquée, près de sa chambre où repose le Prophète entre ses deux compagnons Abou Bakr et Omar, et qu’elle a ouverte au public et qui fut, par la suite, transformée en mausolée.

Quelles sont les critiques ?

Les lecteurs non musulmans me disent qu’ils comprennent mieux l’Islam en suivant cette grande épopée. Les lecteurs musulmans me disent qu’ils trouvent dans mon livre des éléments qu’ils ignoraient. L’ambassadeur d’Arabie Saoudite se méfiait de la forme romanesque et a convenu que cette forme était séduisante pour un public occidental. Il a lui-même découvert des choses.

Une éventuelle présentation en Algérie et au Monde musulman...

Si cela pouvait se faire, ce serait une grande émotion. Revenir à Alger que je n’ai pas revue depuis 1961, et offrir à mes concitoyens cet ouvrage sur Aïcha qui me permet, aujourd’hui, de les mieux comprendre et d’ouvrir un dialogue d’amitié.



Aïcha la bien aimée du Prophète
Edition Télémaque 2007, Paris

Par : Samir MEHALLA

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